on Educated Media Foundation in Russia...
French Russianologist Marie Mendras publishes the article on the Educated Media Foundation (formely Internews Russia) in French Le Monde. Marie Mendras writes about the critical situation of media freedom in Russia and the opening of a criminal investigation into its president, Manana Aslamazyan, and a subsequent eleven-hour raid on its Moscow headquarters on April 18, 2007 by Russian police, who confiscated all of the EMF’s servers and financial documentation.
English Translation: "As for the media, bad news comes daily. The regime is now determined to use unfounded accusations to indict honest journalists and journalism teachers. Manana Aslamazyan, the director of Internews Russia, recently renamed the Educated Media Foundation, faces several years in jail for having entered Russia with a few hundred euros more than the authorized limit. She is entirely aboveboard, but the Russian authorities are already accusing her of ’money laundering.’ Her journalism training center, funded notably by a European Tacis (EC) program and the Ford Foundation, played an essential role in upgrading regional media. It has simply ceased to exist. ..."
Marie Mendras, politologue au CNRS-Centre d’études et de recherches internationales, enseigne à Sciences Po:
L’an dernier à la même époque, les observateurs occidentaux se posaient la question de savoir si le Président ferait un effort d’image démocratique à la veille de la réunion du G8 à Saint- Pétersbourg en juillet 2006. La réponse a été claire : pressions et répressions ont augmenté avant et pendant l’événement. Les opposants au régime réunis dans l’ensemble hétéroclite « L’Autre Russie » ont tenu leur sommet alternatif à Moscou dans des conditions très difficiles, face aux méthodes brutales des services de renseignement et des forces de l’ordre.
Cette année, il ne viendrait plus à l’idée d’un observateur sérieux d’attendre de Vladimir Poutine même un petit effort de trompe-l’œil pour marquer son attachement aux libertés et droits fondamentaux. Le contexte s’est encore assombri. Pour le Président russe, dans sa huitième année au pouvoir, l’axiome s’énonce haut et fort : « La Russie est grande et puissante, j’en suis le Président incontesté, je fais ce que je veux. » La succession des décisions anti-démocratiques, des répressions d’opposants et de journalistes, et des discours agressifs s’est accélérée depuis quelques mois.
Le plus impressionnant a été la répression brutale des manifestations parfaitement pacifiques des 14 et 15 avril à Moscou et Saint-Pétersbourg. Des centaines d’arrestations et de nombreux tabassages. Le champion d’échecs et opposant Garry Kasparov a été arrêté pendant quelques heures, puis convoqué au FSB pour un entretien de quatre heures. Certains se disent convaincus qu’il court le risque d’une inculpation, afin de l’éliminer de la scène politique avant les élections législatives de décembre prochain et la présidentielle de mars 2008. Pendant que des milliers d’OMON, les super CRS russes, brutalisaient et arrêtaient les manifestants et badauds par centaines, les jeunesses poutiniennes, les Nachi (Les Nôtres), défilaient bruyamment quelques rues plus loin, dans la plus totale liberté.
Peu de temps avant les manifestations, le parti républicain du député indépendant et libéral Vladimir Ryjkov était « invalidé » par simple décision administrative à partir d’un dossier manipulé. Le parti national-bolchévique d’Edouard Limonov était carrément interdit et poursuivi pour « extrémisme ». Dans la Russie de 2007, l’extrémisme s’applique d’abord et avant tout aux opposants anti-poutiniens, qu’ils soient démocrates ou nationaux-bolchéviques.
Ils sont tous mis dans le même panier, avec des peuples entiers comme les Estoniens et les Lettons, ou les Georgiens, et accusés de « fascisme ». L’actuelle bataille menée par le Kremlin contre l’Estonie, qui a choisi de déplacer une statue à la gloire des soldats soviétiques « libérateurs », du centre ville vers la périphérie de la capitale Tallinn, se joue dans un registre très inquiétant. Non seulement le pouvoir russe accuse sans vergogne son homologue balte de « fascisme », mais il envoie son bras armé, les Nachi, provoquer des violences contre l’ambassade d’Estonie et la représentation de l’Union européenne, sans parler des violences menées à Tallinn par des Russes. C’est pourquoi les opposants à Poutine dénoncent la « fascisation » d’un régime qui n’hésite pas, selon la bonne vieille méthode, à accuser les adversaires démocrates de son propre forfait.
Citons quelques autres épisodes qui confirment la dérive du régime. Les auditeurs de la dite Cour des comptes étaient jusqu’à présent choisis par les deux Chambres du parlement. Depuis avril 2007, une seule personne nomme les 12 auditeurs : le chef de l’Etat. Cette « cour » n’a jamais fonctionné dans l’indépendance que connaissent ses équivalents dans nos démocraties européennes, mais, avec cette réforme, elle cesse tout simplement d’exister comme institution autrement que sur le papier.
Les élections régionales du 11 mars dernier ont montré ce que seront les législatives de décembre prochain : partiales, non pluralistes, et contrôlées par le pouvoir. Seuls les partis acceptés par le Kremlin auront le droit de concourir.
Concernant les medias, depuis l’assassinat d’Anna Politkovskaia en octobre dernier, les mauvaises nouvelles tombent tous les jours. Un cas particulièrement préoccupant doit être relevé car il indique la détermination du régime à utiliser désormais des accusations infondées pour inculper d’honnêtes journalistes et professeurs de journalisme. La directrice d’Internews Russie, renommé récemment Educated Media Foundation, Manana Aslamazyan, risque plusieurs années de prison pour avoir dépassé de quelques centaines d’euros la somme autorisée à l’entrée du territoire russe. Elle est de toute bonne foi mais les autorités russes l’accusent déjà de « blanchiment d’argent ». Son centre de formation des journalistes, financé notamment par un programme TACIS européen et la fondation Ford, et qui jouait un rôle essentiel dans la revalorisation des medias régionaux, a tout simplement cessé d’exister.
L’application de la nouvelle loi sur les ONG permet de harceler et de fermer les organisations les plus actives dans la promotion de la société civile, comme la Fondation Russie Ouverte qui faisait un travail important de formation auprès des élites régionales (elle avait été créée par Mikhail Khodorkovski et dépendait du financement de Ioukos, donc son arrêt de mort était attendu).
Les officiels russes ne font plus aucun effort pour atténuer l’effet de ces mesures arbitraires auprès des opinions et des gouvernements occidentaux. Au contraire, le Président en personne revendique la défense de la « spécificité russe », dénonce les nouvelles menaces contre la Russie, l’ennemi intérieur et extérieur, et refuse toute « concession » aux valeurs et coutumes occidentales. Dans son discours de Munich en février comme dans son discours annuel au Parlement le 26 avril, Vladimir Poutine ne cherche pas à rassurer, il veut imposer un rapport de forces et discuter avec nous dans les termes qu’il choisit, et sur son territoire plutôt que chez nous. Les personnalités russes invitées au programme du forum économique de Londres en avril ont dû se désister au dernier moment, à la demande du Kremlin.
Plus se rapprochent les échéances électorales, plus le pouvoir se referme et se durcit. Avec la meilleure volonté du monde, les pays européens auront bien du mal à « réengager » un leadership russe si peu désireux de s’engager dans un dialogue ouvert. Mais la Russie ne se résume pas à son leadership actuel. Donc le défi, pour nous Européens, est de faire patiemment avancer les multiples canaux d’échanges avec les Russes, en dépit de l’attitude des chefs.




